Supplique pour être exposé sur une plage de Sète
Quand la mi-mai revient, il est temps d’aller faire un tour à Sète, histoire de voir ce qui est peut-être en train de devenir le meilleur festival de photo sociale d’auteurs. ImageSingulières en est cette année à sa cinquième édition, et la visite vaut le voyage.

Copyright Cédric Gerbehaye
D’abord, les entrées aux expos sont gratuites … et même si je ne suis pas un chantre de la culture gratuite pour tous à tout prix, il est vrai que cela rajoute au plaisir. Ensuite, comme à chaque édition, carte blanche a été donnée à un photographe, cette année Cedric Gerbehaye pour travailler sur la ville lors d’une résidence d’hiver de 6 semaines. Ces résidences débouchent d’une part sur l’exposition-phare de la manifestation, ensuite sur l’édition d’un livre. Petit à petit se constitue ainsi une collection unique particulièrement pertinente sur Sète. Il va sans dire que j’ai (presque) tous les bouquins de la série …

Mais revenons à nos moutons. La météo exécrable en ce printemps – la gare m’accueille sous une ondée aussi drue que fulgurante – n’empêche pas les portraits géants de Gianni Cipriano de vous claquer lumineusement à la figure d’entrée de jeu. C’est là l’un des points forts du festival, investir tant les lieux consacrés que les lieux publics, fonctionnels ou en déshérence, comme les anciens Chais du quai des Moulins.

Copyright Eugenia Maximova et Roger Ballen
Direction la MID, Maison de l’Image Documentaire, qui regroupe quelques expos majeures de la session : « Daybreakers », inédit noir et blanc granuleux de Martin Bogren sur la jeunesse suédoise, mais surtout « Outland » de Roger Ballen, pour moi, THE révélation de l’édition, comme l’avait été l’an dernier Stefan Vanfleteren avec son opus « Belgicum ». Un travail fabuleux sur les déshérités de l’Afrique du Sud, absolument pas misérabiliste, des images inoubliables comme ce chasseur de chat ou encore « le rat mort »…
Dans l’ancienne cour d’école du lieu, Eugenia Maximova expose les pierres tombales des cimetières de l’ex-URSS. Pathétique, passionnant.
En route pour la Chapelle du Haut, ou s’expose Cédric Gerbehaye, je comprend mieux pourquoi Séte, ville lumineuse l’été, peut autant inspirer les auteurs en quête d’imaginaire « social» l’hiver … Il suffit de croiser quelques passants pour se faire une idée des histoires qui se cachent derrière chacun …

Ici, même les goélands ont quelque chose de particulier, comme celui-là qui baguenaudait sur l’avenue Victor Hugo sans se soucier ni des voitures, ni des humains.

Donc, dans le très bel écrin de la chapelle, Cédric Gerbehaye donne à voir sa version noire (et blanc) de la cité sètoise en hiver. Un travail à rapprocher de ceux de Anders Petersen et Bertrand Meunier, qui l’ont précédé ici. Un travail qui fait écho aussi à la lente paupérisation de la ville, depuis la diminution de l’activité de la pêche au thon, l’arrêt des liaisons maritime avec le Maroc (les ferries de la Comarit pourrissent doucement en bout de quai depuis deux ans…) …


Copyright Cédric Gerbehaye
Un petit tour sur la jetée, avec en tête les vers du père Brassens qui semblent bien appropriés en ce jour de tempête, avant le dernier gros morceau (j’ai malheureusement fait l’impasse sur les expos du Théâtre de la Mer et du CRAC) qui se situe le long des quais des Moulins, et toute la ville à retraverser.

C’est une plage où même à ses moments furieux,
Neptune ne se prend jamais trop au sérieux,
Où quand un bateau fait naufrage,
Le capitaine crie : “Je suis le maître à bord !
Sauve qui peut, le vin et le pastis d’abord,
Chacun sa bonbonne et courage”.


Les anciens Chais Skalli accueillent une série d’expositions sous le générique « By numbers », bien nommé. Des images témoignant des camps d’extermination des Khmers Rouges, du fichage des Roms dans le sud de la France, des rescapés des camps de la mort nazis, du recensement des Indiens du Brésil … Une très belle idée, ou à mon sens le fond du propos l’emporte sur la profusion des images, celles-ci se révélant à juste titre d’une terrifiante et répétitive banalité. Un contrepoint lumineux et apaisé clôt le parcours avec le travail de la photographe australienne Claire Martin sur les marginaux de l’outback.


Copyright Claire Martinet Claudia Andujar
Enfin, au Boulodrome, c’est le Désert qui vient au devant du visiteur, avec les images de Marie-Laure de Decker et ses portraits de Combattants du Frolinat, d’Hugues de Wurstemberger, avec qui j’avais eu le plaisir de travailler dans une autre vie et dont je redécouvre ici sa série sur le Sahara Occidental, ou encore les panoramiques touaregs magnifiquement composés au début du siècle dernier par Léon et Lévy …


Copyright Hugues de Wurstemberger et Marie-Laure de Decker
Hervé Le Goff conclut sa récente chronique sur le festival ainsi : « Nombreux doivent être ceux qui songent en secret à la résidence de Sète et à sa carte blanche. » Sans illusion quant à cette éventualité, c’est par contre avec impatience que j’attendrais le millésime 2014, en espérant que les rivages sètois se montreront encore cléments pour les faiseurs d’images.


Copyright Gianni Cipriano











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